Le dessin manuel traditionnel ou par ordinateur : des façons de penser différentes

Dans son fabuleux ouvrage pour apprendre à dessiner grâce au cerveau droit (Dessiner grâce au cerveau droit, Éditions Mardaga), Betty Edwards dévoile les secrets du dessin artistique quand est utilisée la puissance du cerveau droit, plus intuitif et créatif. L’auteur met en lumière la capacité de tout être humain d’explorer ses potentialités et d’apprendre à dessiner, sans talent ou génie particulier. L’art de la représentation est accessible à tous.

Ainsi, de même que le dessin d’art fait appel aux zones du cerveau droit, le dessin manuel traditionnel sur planche à dessin n’en est pas si éloigné.

On comprend mieux pourquoi des dessinateurs de l’ancienne génération ayant fait toute une carrière à la planche à dessin ont tant de mal à passer au DAO. En effet, cette technique est diamétralement opposée, beaucoup plus cérébrale et rationnelle, elle fait appel au cerveau gauche ! L’approche, la perception du dessin – dans son détail comme dans sa globalité –, l’appréhension de l’outil sont radicalement différentes.

Comment passer rapidement de la planche à dessin, du calque et de la sensibilité au toucher du papier, de l’odeur si spéciale de l’encre de Chine, de la dextérité nécessaire pour se servir des instruments de mesure, té, équerre, normographe, etc., à l’outil informatique ? Avec ce dernier, et c’est là un point-clé, fini le format de papier-calque A0, A3, A2… et l’échelle du dessin à prévoir.

Avec la révolution du numérique, les données sont saisies au clavier et entrées directement dans l’ordinateur (la machine, le logiciel) dans un espace (l’écran, l’espace objet) infini. On n’utilise plus le geste et le toucher du dessin traditionnel, mais la saisie de données au clavier numérique ainsi, bien sûr, que le pointage avec la souris. Cette façon de procéder est beaucoup plus rationnelle, précise et rigoureuse.

Par ailleurs, et c’est là aussi un point-clé, l’utilisateur est amené à dialoguer avec le logiciel via la boîte de commande. C’est la source d’une des principales erreurs que font les débutants : ils ont les yeux fxés sur l’écran de dessin, restant parfois bloqués sur une étape de construction en oubliant qu’il faut absolument regarder la boîte de commande (deux à trois lignes au plus) qui, elle seule, permet le dialogue avec le logiciel.

Le dessinateur produit une action, par exemple, à l’aide de l’outil Ligne. C’est alors qu’AutoCAD pose une série de questions qui vont lui permettre de réaliser cette ligne : 1er point, 2e point, longueur, etc. C’est ce dialogue avec le logiciel qui est à la base de son utilisation. Chaque donnée graphique à l’écran correspond, pour AutoCAD, à une longue liste de données informatiques (voir Figure 1.4).

Figure 1.4

Boîte de commande d’AutoCAD lors de la saisie d’une ligne.

De la « modernité » en DAO

Avant de débuter notre étude d’AutoCAD, disons quelques mots concernant l’évolution de ce logiciel, développé par la firme américaine Autodesk, créée en 1982 et basée en Californie. Les nouvelles versions d’AutoCAD arrivent sur le marché de plus en plus vite, presque chaque année. Les modifications et les nouveautés sont plus ou moins importantes selon les versions, parfois concernant l’environnement de travail, parfois seulement l’aspect de l’interface graphique. Mais c’est souvent plus l’apparence visuelle que les fonctionnalités qui change radicalement, quitte à désorienter les utilisateurs avant qu’ils ne prennent d’autres habitudes et se familiarisent avec leur nouvel environnement de travail.

Les développeurs d’Autodesk et la plupart des formateurs AutoCAD étant issus de l’industrie informatique, de plus en plus rares sont les formateurs à double compétence, DAO et métier (architecture, bâtiment, mécanique, etc.), avec le recul nécessaire pour resituer l’outil dans une chaîne de production complète. Cette orientation s’est accentuée dans les années 2000, où les éditeurs logiciels ont été pilotés par des impératifs financiers et commerciaux et se sont quelque peu éloignés des techniciens et du terrain, c’est-à-dire des bureaux d’études et du chantier. Cette logique poussée à son terme conduit à un point où l’outil, devenu tellement sophistiqué, est difficile à appréhender et à utiliser, ce qui pose la question de sa durée de vie réelle et relativise ses performances.

Dans ce domaine comme dans d’autres, parfois « le mieux est l’ennemi du bien »… Car il n’y a pas de secret en matière de dessin : certains ouvrages nécessitent du temps et de l’application, dans l’esprit des anciens artisans et bâtisseurs. Mais la devise des dirigeants à la tête des éditeurs de logiciel DAO semble plutôt être : « Si l’on n’avance pas, on recule ! » Je dirais plutôt que si l’on ne comprend pas le chemin parcouru par la DAO, on ne va nulle part ! Et dans cette course de vitesse, les nouvelles versions d’AutoCAD s’enchaînent, proposant parfois des nouveautés qui offrent un réel progrès, mais souvent aussi des effets « gadget », pas suffisamment pertinents quant à leur application concrète.

Au-delà du système informatique lui-même, il s’agit ici de réfléchir à la « modernité » érigée en dogme dans le domaine du DAO. De même qu’il existait autrefois une académie pour désigner le « beau », les nouvelles rationalités du mouvement moderne se sont petit à petit érigées en un nouveau standard désignant la norme, le format à ne pas transgresser, « formatant » par là tout autre forme de sensibilité graphique. Ainsi, avec AutoCAD, la représentation est codifiée selon ce standard moderne, allant jusqu’à uniformiser les types de caractères, polices, nomenclatures, cartouches et lignes. N’oublions pas que cet outil de dessin n’est pas neutre, mais engendre également une façon de penser et d’appréhender le projet. Or le métier de dessinateur en bâtiment est un vieux métier à la tradition très ancienne, riche d’un patrimoine de connaissances acquises au fl des siècles et des expériences de construction. Il serait dommage qu’il se perde au profit d’une seule technologie.

En effet, pour être complet, un dessinateur AutoCAD ne doit pas seulement posséder une bonne maîtrise du logiciel, mais surtout comprendre AutoCAD et sa logique de fonctionnement, afn de pouvoir s’adapter facilement à un outil évoluant rapidement, comme nous l’avons dit précédemment. D’autre part, il ne doit pas se contenter de la simple connaissance informatique, car celle-ci est trompeuse et peut donner l’illusion de connaître le métier. Il est donc nécessaire d’acquérir des bases de dessin académique et de géométrie, des connaissances dans la technologie de la construction (afn de comprendre ce que l’on dessine, et que les « traits » ne soient pas des constructions abstraites, mais une représentation et une interprétation d’une réalité), et enfin une éducation du regard, afn de juger au mieux et par soi-même des proportions et des échelles. Le dessinateur reste ainsi « maître » de son outil (et non à son service !).

La course de vitesse menée par les éditeurs de logiciel se retrouve à toutes les étapes de la chaîne de l’œuvre construite, jusqu’au chantier où les temps de mise en œuvre sont également de plus en plus courts et rationalisés. Mais même avec les outils les plus sophistiqués et performants possible, cette recherche de productivité ne peut s’étendre indéfiniment. Car on assiste de plus en plus, d’après les bureaux de contrôle, à des désordres ou malfaçons sur les chantiers. L’idéologie de la « modernité » touche donc à ses limites en ce début de XXIe siècle.

Les métiers du bâtiment, dont celui de dessinateur, sont de nobles et anciens métiers, et il faut veiller à ne pas les couper de leur héritage culturel. C’est pourquoi ce manuel est avant tout une « philosophie » d’AutoCAD, avec pour désir d’appréhender le DAO sous sa forme « intemporelle », en essayant de dévoiler sa quintessence et son intelli-gence. Le parti pris étant délibérément de ne pas se perdre dans le dédale des procé-dures complexes rendues possibles par la richesse de l’outil informatique, mais de développer un esprit critique et une véritable autonomie, qui vous conduira à une meilleure maîtrise de cette superbe machine à dessiner qu’est AutoCAD.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *